Jacques Abeille

Biographie
par Jacques Abeille

Autobiographie succincte


Enfant illégitime, je suis né à Lyon en 1942, sous le signe des Poissons, ascendant Scorpion. Quelques jours après ma naissance ma mère m'a confié à une nourrice, mon père a été tué par la Gestapo en 1944. J'ai vécu chez mon oncle paternel de l'âge de cinq à celui de dix-sept ans, les deux dernières années à la Guadeloupe.

J'ai passé le bac à Bordeaux en 1960 et mes études supérieures (lettres, sciences humaines, philosophie) se sont achevées par une agrégation d'arts plastiques en 1979. Pendant ce temps j'ai occupé à peu près tous les postes subalternes de l'éducation nationale, à l'époque. Mes vocations premières (contrariées) étaient la peinture et l'anthropologie culturelle.

J'ai découvert le surréalisme en 1960 et participé à ses activités sans discontinuer jusqu'à ce jour.

Mon premier livre, une plaquette, fut publié par Régine Deforges en 1971 et le premier volume de mon cycle des contrées par Bernard Noël (éditions Flammarion) en 1982.

Je n'ai jamais souhaité particulièrement être un artiste. J'ai planté quelques arbres, engendré trois enfants, commis quelques livres et donné comme des talismans quelques peintures à des amis. J'ai traversé bien des vicissitudes. Je ne me suis jamais ennuyé.

Notes complémentaires


Mon légume préféré est le haricot en grain que je prépare sur une abondante compotée d'oignons pour le cassoulet toulousain ou le chili con carne.

Trois livres sont mes amis intimes : Peter Ibbetson de George Du Maurier, Gradiva de Wilhelm Jensen, Malpertuis de Jean Ray.

©Jacques Cauda

Lettre complémentaire


Passante énigmatique, occasionnel visiteur,

Si vous vous aventurez en cette contrée, c'est sans doute dans le dessein d'y rencontrer quelques-uns des producteurs de culture qu'on appelle des écrivains. Or, pas plus qu'en aucune autre, je ne me reconnais dans cette raison sociale. Ce n'est certes pas le mépris, c'est-à-dire une méprise le plus souvent, qui me fait m'exprimer ainsi mais un sentiment autrement profond qui m'a accompagné tout au long de ma vie, celui d'être ici comme ailleurs une personne déplacée.

Je suis né bâtard, autrement dit porteur d'un écart qui m'imposait d'être toujours en société un déclassé ou un parvenu. La fonction d'enseignant me fut une assez bonne approximation de cette incertitude.

Des cinq premières années de ma vie je n'ai gardé que le souvenir d'amours fabuleuses toujours brisées par un destin opaque. On se passait de mains en mains l'indésirable rejeton que j'étais et, quand je parvins chez mon oncle paternel, on me fit fréquenter une petite école où des enfants divers se côtoyaient dans la même classe. Effaré et stupide je m'émerveillais des signes tracés au tableau noir. Je n'imaginais pas - et pas mieux ne le puis-je aujourd'hui qu'alors - qu'ils fussent des notations conventionnelles arbitraires. Ils étaient à mes yeux des entités figuratives, animées d'une vie propre, émanées des êtres qui faisaient mon environnement. Ma première grande composition plastique, malheureusement détruite, fut pour doter ces êtres de conditions de vie convenables ; ils allaient par les chemins que j'avais tracés pour eux et habitaient des maisons transparentes dont je définissais les arêtes d'un crayon gras sur la tapisserie de la chambre d'enfant. Le souvenir m'en est resté très vif car ma prouesse fit scandale et me valut une cuisante fessée.

Aujourd'hui, si je voulais évoquer les conditions dans lesquelles j'écris cette lettre, qui s'aviserait avec un sursaut d'effroi que ce mot, banal entre tous : table, peut tout autant que le meuble où pose mon bloc de papier désigner celle des matières, celle des logarithmes et tant d'autres ? On m'objectera le contexte, eh bien, qu'on s'y aventure ; ce sera pour découvrir qu'il est infini et passe les bornes de toute vie humaine. Pour remplir sa fonction il faut à ce mot n'avoir aucune relation avec l'objet que je voulais évoquer.

D'où vient la sereine inconséquence avec laquelle l'animal langagier jour après jour profère des suites de sons dont la signification ne repose que sur la béance de l'absence ? Il faut qu'à son insu cet étrange animal porte une ineffable et fondatrice certitude. En un âge immémorial il a connu l'expérience d'une présence qui répondait à ses appels et conférait à son être sa valeur singulière. À partir de là, l'usage de la langue maternelle va, pour ainsi dire, de soi. Faute de cette affirmation première, il faut devenir un homme en restant étranger à la langue usuelle qui semble pourtant si commode à la bouche de ceux que l'on côtoie en exilé. Ils peuvent bien dire ce qu'ils veulent.

Quant à moi, aucune bonne volonté - et je n'en manquais pas - ne m'a jamais permis l'instrumentation de la langue française et nombreux sont les gens de goût qui affirment en toute certitude que j'écris mal. Je ne saurais leur donner tort. Il existe un bien-écrire en français, les exemples en sont nombreux, mais je n'ai jamais eu le loisir de m'en soucier. Privé de toute conviction première, j'aurai passé ma vie en quête du lien secret qui unit dans leur singularité le signe et la chose. Avant même de savoir déchiffrer l'alphabet ou les nombres, j'ai vu qu'un fil faisait aller les inscriptions sur leurs chemins secrets et les mouvait encore dans leurs mystérieuses maisons de verre. Ma vigilance était sollicitée par la réitération d'une perte et la constance de l'absence.

Si je me sentais bien seul dans le milieu qui me tenait lieu de famille, je trouvais des alliés dans les lointains. Georges Brassens, très tôt, fut une voix captivante entre toutes où les mots trouvaient l'accent de leur vie la plus libre. François Villon ou Victor Hugo, que j'admirerai toujours, et même Jean Richepin, y trouvaient leur juste écho. Beethoven et Verdi m'ont très tôt paru en musique les homologues du grand poète romantique. Ensuite, entre seize et dix-sept ans, parce que les programmes scolaires ne lui faisaient qu'une place subreptice, vint Gérard de Nerval, mon alter ego, mon fantôme tutélaire. De lui je tiens que le Réel, où s'épanche le rêve, excède souverainement la quotidienne et plate réalité à quoi un monde dévoyé voudrait borner la vie de chacun.

Ainsi suis-je allé tout droit au surréalisme et les premiers échos que j'en eus, bien ténus dans la province en 1960, résonnèrent en moi avec une flagrante évidence. À ce mouvement on a pu opposer des objections nombreuses, force sera de lui reconnaître l'insigne mérite d'avoir provoqué sans relâche et dénoncé avec vigueur les manifestations de la mauvaise foi et de l'imbécilité dont l'époque contemporaine fut prodigue. La plus patente de ces sottises est la réfutation sans plus ample informé de cette aventure en l'assimilant à une école et bientôt à un dogme esthétique et moral quand il s'agit d'un mouvement révolutionnaire que l'ampleur de son projet rend indiscernable aux petits esprits trop pressés de prendre pour de la politique de mesquines techniques de prise du pouvoir. Le vrai propos est de saper les bases de la plus ignoble des civilisations.

Me relier au surréalisme c'était trouver le lieu de ma singularité dans un monde qui ne me faisait aucune place et, en conséquence, me mettre en quête d'organisations culturelles recelant quelque humanité. Il n'en subsistait plus, hélas, que des traces fragiles qu'on s'acharnait à effacer. Les arts, littérature comprise, ne pouvaient m'intéresser que de ce point de vue, ce qui me portait hors de toute vocation artistique. Par défaut j'achevais des études de philosophie. Bien que décelant dans cette discipline une barbarie méticuleuse dont l'ironie était le stigmate, j'y trouvais de très modestes moyens de subsistance comme maître auxiliaire. Je pouvais ainsi ne pas me soucier de rendre rentables mes petits talents et pouvais m'en tenir à une participation discrète aux activités surréalistes : un fréquent échange de lettres avec Vincent et Micheline Bounoure, mes interlocuteurs privilégiés, quelques articles ou des réponses à des enquêtes, de loin en loin de soudaines émergences de mots qu'aujourd'hui encore plutôt que poèmes je préfère nommer proses plus ou moins brisées, quelques dessins. J'avais découvert que j'étais daltonien, du type le plus courant, et, non sans chagrin, pour bien des années, j'avais renoncé à la couleur.

À l'automne 1968 se produisit un évènement assez inattendu. À la suite d'une frustration érotique cruelle me vint un bref récit que je notai spontanément. Cette courte histoire, publiée trois ans plus tard par Régine Deforges, présentait tous les caractères de ce que Freud appelle un rêve d'enfant. Ainsi se fit pour moi, sans préméditation aucune le lien entre l'écriture et le rêve. D'un autre point de vue, s'achevait la rupture avec le champ conceptuel du langage ; il ne s'agissait plus d'exprimer des idées mais d'évoquer des émois sensuels et, pour atteindre à une précision pornographique rigoureuse la narration ne pouvait que solliciter des métaphores, autant dire des aberrations en regard de tout discours ordonné et bien sensé. De cette première expérience découla dans mon écriture une redondance d'adjectifs, une intempérance de métaphores et d'oxymores. Là où l'écrivain sérieux retranche, j'en rajoute sans la moindre retenue. Je ne pouvais parvenir qu'à de gros livres qui ne narrent que des enchaînements de rêves.

Cette écriture pléthorique est analogue à ma façon de lire comme de manger qui fut longtemps boulimique. Donc j'ai le goût des plats régionaux plutôt denses et consistants et entre tous, comme un rappel de mes origines gasconnes, du cassoulet.

Mon âge s'avançant, j'ai dû réduire mon régime alimentaire.

Maintenant je cherche un point final.

©Georges Mimiague

Bibliographie succincte
par Pauline Abeille

Le Cycle des contrées


  • Les Jardins statuaires, roman (1982), Le Tripode, 2022
  • Le Veilleur du jour, roman (1986), « Folio SF », Gallimard, 2018
  • Les Mers perdues, roman graphique en collaboration avec François Schuiten, Attila, 2010
  • Les Barbares, roman (2011), « Folio SF », Gallimard, 2018, sous le titre Un homme plein de misère
  • La Barbarie, roman (2011), « Folio SF », Gallimard, 2018, sous le titre Un homme plein de misère
  • Les Voyages du fils, nouvelles (2008), « Folio SF », Gallimard, 2019
  • L'Homme nu, nouvelle (1986), in Les Voyages du fils, « Folio SF », Gallimard, 2019
  • La Clé des ombres, roman (1991), Le Tripode, 2020
  • Les Carnets de l'explorateur perdu, nouvelles (1993), Le Tripode, 2020
  • Les Lupercales forestières, nouvelle (1988), in Les Carnets de l'explorateur perdu, Le Tripode, 2020
  • Lettre de Terrèbre, nouvelle (1995), in Les Carnets de l'explorateur perdu, Le Tripode, 2020
  • Louvanne, nouvelle, gravure de Philippe Migné, (1999), in Les Carnets de l'explorateur perdu, Le Tripode, 2020
  • L'Écriture du désert, nouvelle, pictogrammes de l'auteur (2003), in Les Carnets de l'explorateur perdu, Le Tripode, 2020
  • La Grande Danse de réconciliation, nouvelle, illustrations de Gerard Puel (2016), in Les Carnets de l'explorateur perdu, Le Tripode, 2020
  • La Vie de l'explorateur perdu, roman, Le Tripode, 2020

Autre roman


  • En mémoire morte, roman, Zulma, 1992

Autres nouvelles


  • Un beau salaud, nouvelle, dessin de l'auteur, Les Minilivres, 2001
  • L'Arizona, nouvelle, collage de Philippe Lemaire, Les Minilivres, 1999
  • Le Voyageur attardé, nouvelle (1981), in Celles qui viennent avec la nuit, In8, 2016
  • Un cas de lucidité, nouvelle, dessins de l'auteur (1984), in Celles qui viennent avec la nuit, In8, 2016
  • Le Voyageur attardé, nouvelle, dessin d'Alain Royer (1981), in Celles qui viennent avec la nuit, In8, 2016
  • Le Gésir, nouvelle (1993), in Celles qui viennent avec la nuit, In8, 2016
  • Celles qui viennent avec la nuit, nouvelles (2000), In8, 2016
  • Le Peintre défait par son modèle, Les Minilivres, 1999
  • Un journal de nuit, proses accompagnant Les Métiers du crépuscule, collages de Jean-Gilles Badaire, Les Cahiers du Tournefeuille, 1988
  • Fin de carrière, nouvelles, In8, 2015

Petites proses plus ou moins brisées


  • Un carnet d'excursion, (avec Anne-Marie et Jean-Pierre Guillon), dessins de l'auteur, Ab irato, 2021
  • Petites proses plus ou moins brisées, « Les Cahiers d'Arfuyen », Arfuyen, 2016
  • Nue noire, encres de Pauline A. Berneron, La Nouvelle Revue Moderne, 2015
  • Brune esclave de la lenteur, peintures de l'artiste, Ab irato, 2014
  • Parents féroces guetteurs, estampes de Jean-Pierre Schneider, Maximilien Guiol éditeur, 2010
  • D'ombre, encres de Pauline Berneron, Les Vanneaux, 2009
  • Le Dieu errant, nouvelles, (avec Corinne Desportes), Éd. Virgile, 2005
  • L'Homme qui n'insistait pas, collages de Philippe Lemaire, La Nouvelle Revue Moderne, 2004
  • La Guerre entre les arbres, dessins de Jean-Gilles Badaire, Cadex, 1997
  • Divinité du rêve, accompagnement graphique d'Élise Florenty, L'Escampette, 1997 
  • Claire et autres prologues, La maison de verre, 1995 
  • L'Ennui l'après-midi, gravures de l'auteur, Éd. du Fourneau, 1993
  • Famille/Famine, dessins de l'auteur, Éd. du Fourneau/Deleature, 1985
  • Les Branches dans les chambres, illustrations de José Corréa, Phalène, 1984
  • Fable, Deleature, 1983
  • Le Plus Commun des mortels, Les Cahiers des Brisants, 1980
  • Le Corps perdu, dessins d'Anne Pouchard, Même et Autre, 1977

Romans et nouvelles de Léo Barthe


  • La Crépusculaire, nouvelle, sous le pseudonyme de Bartleby (1971), in L'Amateur Les Carnets de Léo Barthe, L'Escampette, 2001
  • L'Amateur de conversation, nouvelle, gravure de Fred et Cécile Deux (1981), in L'Amateur Les Carnets de Léo Barthe, L'Escampette, 2001
  • L'Amateur, Les Carnets de Léo Barthe, nouvelles, sous le nom de Jacques Abeille, L'Escampette, 2001
  • Séraphine la kimboiseuse, nouvelle, sous le nom de Jacques Abeille, Atelier In8, 2007
  • Odeur de sainteté, nouvelle, sous le nom de Jacques Abeille, Atelier In8, 2010
  • Le Comparse, nouvelle, sous le nom de Jacques Abeille, Atelier In8, 2012

Sous l'hyponyme de Léo Barthe


  • Les Chroniques scandaleuses de Terrèbre, nouvelles, accompagnement graphique de Pauline A. Berneron (2008), Le Tripode, 2016
  • Trilogie De La vie d'une chienne, romans, Le Tripode, 2021
  • Histoire de la bergère, roman (2002), La Musardine, 2022
  • Histoire de la bonne, roman (2002), La Musardine, 2022
  • Histoire de l'affranchie, roman (2003), La Musardine, 2023
  • Camille, roman (2005), La Musardine, 2015
  • Zénobie la mystérieuse, roman, La Musardine, 2006
  • Belle humeur en la demeure (2006), sous le titre La Demeure des lémures, La Musardine, 2019
  • L'Animal de compagnie, La Musardine, 2018
  • Princesse Johanna, La Musardine, 2021
  • Tombeau pour un amour / Petites pages pour un petit page, L'âne qui butine, 2017
  • Constance ou la pure révolte, dessins de Pauline Berneron, L'âne qui butine, 2021

Témoignage


  • Pierre Molinier, Présence de l'exil, Pleine Page, 2005

Travail critique sur l'œuvre de l'auteur


  • Le Dépossédé, Le Tripode, 2016
  • Les Graphies d'Éros, La Musardine, 2021

Jacques Abeille éditeur

Cette section a été rendue possible grâce à l'amabilité de Sylvain Paré et à l'ensemble des documents et informations qu'il nous a fournis. Nous l'en remercions vivement. Il se pourrait que cette liste d'ouvrages publiés par Jacques Abeille ne soit pas exhaustive : dans ce cas n'hésitez pas à nous joindre en vue de la compléter.